De quoi parle-t-on quand on parle d’expatriation ?
Plusieurs termes sont utilisés pour désigner les personnes vivant hors de leur pays d’origine : «expatriés», «immigrés», «personnes en situation de mobilité internationale» ou encore «étudiants à l’étranger», « retraités à l’étranger » etc…. Leur usage recouvre aujourd’hui des réalités très diverses et contrastées, et peut ainsi prêter à confusion, voire susciter des controverses.
Le terme «expatriation» est donc à entendre, dans cet article, dans son sens le plus large : vivre en dehors de son pays, indépendamment du motif, de la durée, ou du caractère choisi ou contraint du départ.
Cet article s’intéresse avant tout à ce que ces expériences ont en commun sur le plan psychique. En effet, une expérience d’expatriation s’accompagne d’un mouvement intérieur. Elle sollicite la psyché en mettant en jeu les processus de séparation, de réaménagement identitaire et d’adaptation, en résonance avec l’histoire affective de chacun.
Expatriation et séparation : se détacher de son « chez soi »
Au fil de l’existence, l’être humain est amené à vivre différentes formes de séparation. Certaines sont inhérentes au développement, d’autres sont liées aux événements de la vie.
Le développement humain se fait en plusieurs étapes, qui s’étendent de l’enfance à la vieillesse. Chaque nouvelle étape implique de se séparer de repères familiers et sécurisants d’afin d’en construire de nouveaux. Grandir suppose donc toujours une part de renoncement : il s’agit de se séparer de ce qui faisait sécurité jusque-là et d’accepter une certaine incertitude. Ces séparations font partie intégrante du processus de développement.
Dès la petite enfance, les individus expérimentent l’absence, le manque, le changement et la perte. Ces premières expériences s’inscrivent dans la psyché et contribuent à la formation d’un schéma psychique de référence, que l’on peut considérer comme une trame intérieure. Cette trame, qui se construit progressivement, influence profondément la manière dont chacun ressent, pense et réagit face aux séparations ultérieures.
Ainsi, les expériences de séparation rencontrées plus tard tout au cours de la vie (l’entrée à l’école, quitter un lieu, changer de métier, perdre un proche, se séparer du foyer parental, renoncer à une situation…) ne sont jamais vécues de manière neutre. Elles viennent se greffer sur cette trame psychique déjà établie et peuvent réactiver certaines expériences précoces, raviver les émotions associées, les renforcer ou les remanier.
L’expatriation s’inscrit pleinement dans ce processus. Qu’elle soit choisie ou subie, elle constitue une forme de séparation. Partir vivre à l’étranger, c’est se détacher de repères familiers (lieux, routines, relations, statut social, langue, codes culturels….) et, d’une certaine manière, se séparer d’un “chez soi” symbolique. Cette expérience vient ainsi réactiver le schéma psychique de référence et les souvenirs d’expériences précoces qu’il contient.
Pour cette raison, l’expatriation peut bousculer l’équilibre psychique construit tout au fil de la vie. Cette période peut toutefois devenir un temps de réflexion et de changement. En effet, le schéma psychique de référence n’est ni figé ni définitif. Grâce à un travail de réflexion et de mise en sens, notamment à travers la prise de conscience et les relations aux autres, il peut évoluer. Les séparations vécues plus tard peuvent alors devenir l’occasion d’une transformation, voire d’une réparation d’expériences de séparation plus anciennes restées non élaborées.
L’expatriation engage, par conséquent, un double mouvement :
un mouvement extérieur et concret, lié au déménagement et aux nouvelles conditions de vie
un mouvement intérieur et psychique, qui réactive la façon personnelle dont chacun a vécu les séparations importantes de son histoire
Les bases de notre capacité à faire face aux séparations : une construction au fil du développement
La capacité à faire face à la perte, à la séparation et aux situations nouvelles se construit au fil du développement, à partir des premiers liens d’attachement dans l’enfance, puis se remanie à l’adolescence à travers les expériences d’appartenance au groupe.
L’attachement dans l’enfance : apprendre à supporter la séparation
Pendant l’enfance, la qualité des liens d’attachement joue un rôle primordial dans la capacité à faire face à la séparation, aux pertes et aux changements.
Lorsque l’enfant bénéficie de figures fiables et soutenantes, il apprend progressivement à tolérer l’absence et le manque sans se désorganiser psychiquement. L’enfant développe alors la capacité de supporter la séparation sans se sentir envahi par l’angoisse.
À l’inverse, des attachements fragiles, instables, insécurisants ou des blessures affectives précoces peuvent rendre la séparation plus difficile à vivre. Elles peuvent générer de l’anxiété, un sentiment d’abandon ou créer une fragilité intérieure.
Si les premières expériences d’attachement dans l’enfance posent les bases de la manière de vivre la séparation, l’adolescence constitue une nouvelle étape importante dans cette construction.
L’appartenance au groupe à l’adolescence : se construire avec les autres
L’adolescence est une autre période charnière de la construction psychique. Elle peut représenter une forme de «une seconde chance», permettant de donner un sens différent à ce qui a été vécu comme difficile jusqu’à là. C’est un moment où adolescent.e remet en question son histoire d’enfant, et tente parfois de la comprendre autrement.
Dans ce contexte, le besoin d’appartenir à un groupe devient particulièrement important. Le groupe joue le rôle d’un appui psychique transitoire. En rejoignant de nouveau groupe et en expérimentant d’autres façons de se connecter aux autres, l’adolescent.e peut revisiter son histoire d’enfance et lui donner un nouveau sens. Par exemple, un groupe d’amis peut offrir un appui, renforcer le sentiment d’être reconnu.e et accepté.e, et permettre de vivre des relations parfois plus apaisées que celles vécues dans l’enfance.
La satisfaction de ce besoin contribue fortement à la stabilité émotionnelle et à la construction de l’identité.
A l’inverse, lorsque ce besoin n’a pas été suffisamment nourri, il peut laisser des traces psychiques durables : des doutes de soi, de l’anxiété ou le sentiment de ne jamais vraiment trouver sa place.
Les liens d’attachement construits dès l’enfance, ainsi que le sentiment d’appartenir à un groupe à l’adolescence, influencent profondément la manière dont une personne vit et traverse les séparations à l’âge adulte, qu’elles soient matérielles (objet), affectives (une personne), spatiales (un lieu) ou existentielles (un changement de cadre de vie) à l’âge adulte. Réfléchir à ces différentes périodes du développement permet de mieux comprendre pourquoi une même expérience, comme l’expatriation, peut être vécue comme très éprouvante pour certains, comme une source de nouvelles ressources pour d’autres, ou encore comme un mélange des deux.
L’expatriation : perte de repères et réaménagement psychique
Un bouleversement psychique
L’expatriation peut générer un malaise psychique, parfois transitoire, parfois plus durable. Se retrouver dans un environnement nouveau, étranger sur les plans culturel, social et symbolique, met à l’épreuve, comme nous l’avons vu, les liens d’attachement et le sentiment d’être à sa place construits durant l’enfance et l’adolescence.
L’expatriation peut réactiver des souvenirs et des émotions liés à des séparations ou pertes passées, et faire resurgir des parties de soi que l’on avait mises à distance, voire reniées. Cela peut provoquer une perte de certitudes et une remise en question de l’identité, tant sur le plan personnel que relationnel. L’expatrié peut alors se sentir décalé par rapport à lui-même et aux autres, ne plus pouvoir s’appuyer sur ses repères habituels et traverser une période de flottement psychique, marquée par le doute et l’incertitude.
Une réorganisation psychique et une adaptation progressive
Le processus de séparation et d’intégration peut s’enclencher de manière progressive, partielle ou parfois rester entravé. Il ne relève pas d’un choix conscient, mais suppose un mouvement psychique interne, souvent inconscient, consistant à desserrer certains attachements aux repères de la culture d’origine pour faire une place à la nouvelle culture.
A son rythme, lorsque les conditions psychiques le permettent, l’expatrié peut intégrer certains codes culturels, sociaux et symboliques du pays d’accueil. Les repères intérieurs se transforment alors progressivement, favorisant une réorganisation identitaire et, pour certains, un nouvel équilibre psychique.
Ce processus favorise également le développement de nouvelles compétences : meilleure tolérance à l’incertitude, meilleure connaissance de soi et ouverture relationnelle et interculturelle. Il permet de réduire l’écart créé par la séparation, de tisser un lien entre l’histoire passée et la nouvelle réalité, et de redonner du sens à son parcours.
L’expatriation : une expérience de transformation personnelle
L’expatriation n’est pas seulement une adaptation pratique à un nouveau pays. Elle met à l’épreuve la psyché, en bouleversant la manière dont une personne se perçoit et se situe dans le monde.
Ce parcours, qui commence par une séparation et une rupture des repères familiers, peut devenir, avec un travail d’élaboration, une opportunité de transformation et de croissance personnelle. L’expatrié peut ainsi découvrir de nouvelles ressources, développer sa tolérance à l’incertitude et se reconstruire de manière enrichie.
👉 Pour approfondir cette question, vous pouvez lire l’article consacré aux phases psychiques de l’expatriation et au choc culturel
Références bibliographiques
Livres
Cerdin, J.-L. (2002). L’expatriation (2ᵉ éd.). Paris, France : Les Éditions d’Organisation.
Zilveti Chaland, M. (2015). Réussir sa vie d’expat’ : S’épanouir à l’étranger en développant son intelligence nomade (préface de S. Tisseron). Eyrolles.
Articles de revue
Lin, X.-H. A. (2019). Le processus d’expatriation dans le couple. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 73(2), 145–155
https://doi.org/10.3917/rppg.073.0145
Teyssier, J., & Denoux, P. (2013). Les réactions psychologiques transitoires : interculturation et personnalité interculturelle. Bulletin de psychologie, 525, 257–268.
https://doi.org/10.3917/bupsy.525.0257
Laisser un commentaire