Introduction : De la séparation au choc culturel
Comme nous l’avons vu dans le premier article, l’expatriation ne se résume pas à un simple déplacement géographique, ni à des difficultés pratiques ou linguistiques. Il s’agit d’une expérience qui mobilise aussi des processus psychiques profonds. Le changement de cadre culturel réactive le schéma psychique de référence de l’individu, provoquant parfois un bouleversement intérieur. Confronté à la séparation, à l’inconnu et à la perte de ses repères culturels et familiaux, l’expatrié doit peu à peu se réorganiser pour retrouver un équilibre intérieur.
Mais comment ces mouvements intérieurs se manifestent-ils dans la vie quotidienne des expatriés ?
Qu’elle soit choisie ou imposée, professionnelle, universitaire ou familiale, l’expatriation peut provoquer un malaise psychique plus ou moins marqué. Celui-ci peut prendre différentes formes : fatigue émotionnelle, ruminations, baisse de motivation, troubles du sommeil ou tristesse. Nombre d’expatriés évoquent également un sentiment de solitude, de nostalgie, ou une impression d’étrangeté face à leur nouvel environnement.
Par ailleurs, l’expatriation est souvent présentée comme une expérience enrichissante, stimulante, voire comme une chance ou un privilège. Cette représentation idéalisée laisse peu de place à l’expression de la souffrance psychique. Chez certains expatriés, peuvent alors s’ajouter des éprouvés de culpabilité (« Je n’ai pas le droit d’aller mal »), de honte (« Quelque chose ne va pas chez moi ») ou de dévalorisation (« Les autres y arrivent mieux que moi »). Ces ressentis traduisent l’écart entre l’expérience subjective de l’individu et les injonctions sociales à « réussir » son expatriation.
Il apparaît donc essentiel de mieux comprendre ce qui se joue psychiquement, afin de reconnaître et de légitimer l’expérience intérieure de l’expatrié, au-delà des discours qui imposent une adaptation « réussie ».
Beaucoup d’auteurs s’accordent à dire que la culture constitue un cadre implicite de sécurité psychique. Elle fournit des repères, des normes, ainsi que des codes relationnels et symboliques qui structurent notre manière de penser, de ressentir et d’interagir avec les autres. Lorsque ce cadre disparaît ou devient instable, des éprouvés anciens et des aspects de soi jusque-là mis à distance, voire reniés, peuvent resurgir, exposant la personne à une surcharge émotionnelle.
L’anthropologue Kalervo Oberg s’est intéressé à l’évolution subjective et émotionnelle des personnes lorsqu’elles s’installent dans un nouveau pays et a modélisé ce processus sous le concept de choc culturel. Selon son modèle, l’expatrié traverse différentes phases à son arrivée dans le pays d’accueil. On peut noter que, dans la pratique, la manière dont ces phases se vivent et leur intensité peuvent varier d’une personne à l’autre, en fonction de son schéma psychique de référence et donc de son histoire.
Le choc culturel : un processus psychique évolutif selon Kalervo Oberg
En 1960, Oberg introduit le concept de choc culturel, qu’il décrit comme « l’angoisse résultant de la perte des repères familiers qui structurent les interactions sociales ».
Il décrit plusieurs phases psychiques potentiel au cours de l’expatriation.
La phase de la « lune de miel »
Dans un premier temps, de nombreux expatriés traversent une phase dite de lune de miel. Elle est marquée par l’enthousiasme, la curiosité et l’excitation liées à la nouveauté. Le pays d’accueil est souvent idéalisé, l’énergie psychique est élevée, et les différences culturelles sont vécues comme stimulantes.
Cette phase débute fréquemment avant même le départ, nourrie par les projections, les attentes et l’imaginaire autour du projet d’expatriation.
La phase de confrontation (ou de choc culturel)
Avec le temps, cette dynamique peut s’essouffler et laisser place à une phase de confrontation, correspondant au choc culturel à proprement parler. Le décalage entre les attentes et la réalité devient plus saillant. Incompréhensions, frustrations et sentiment d’étrangeté émergent, tandis que les repères habituels montrent leurs limites.
La méconnaissance des codes sociaux, linguistiques ou relationnels peut générer fatigue psychique, irritabilité, tristesse, voire un sentiment d’isolement. À ce stade, les réactions défensives varient : critique du pays d’accueil, repli sur soi ou sur la communauté d’origine, désengagement relationnel.
La phase de récupération
Progressivement, un temps de récupération peut s’amorcer. Il se caractérise par une diminution de la charge émotionnelle, un retour relatif de l’énergie et un regard moins clivé sur la culture d’accueil. La personne ajuste ses attentes, commence à mieux décoder les normes locales et à expérimenter des modes de fonctionnement plus adaptés.
La phase d’adaptation
Enfin, une phase d’adaptation peut s’installer. Elle repose sur une meilleure acceptation de ce qui ne peut être changé, une motivation renouvelée et une ouverture accrue aux relations interculturelles. L’expatrié cherche alors à tisser une continuité entre son histoire passée et sa réalité actuelle, sans renier ses appartenances antérieures. Un sentiment de familiarité peut émerger, accompagné de l’impression d’avoir trouvé, au moins partiellement, un nouveau « chez-soi ».

L’expatriation s’accompagne ainsi, le plus souvent, d’un processus psychologique normal, lié à la perte (temporaire ou durable) des repères culturels familiers. Ce processus n’est ni linéaire ni uniforme, mais il est classiquement décrit à travers plusieurs temps psychiques, susceptibles de se chevaucher, de se répéter ou de varier en intensité selon les personnes et les contextes.
A l’issue de ce processus, l’expatrié adopte une position qui lui est propre via-à-vis des deux univers culturels. Le psychologue John W. Berry propose un modèle permettant de comprendre la manière dont un individu se positionne psychiquement entre sa culture d’origine et la société d’accueil.
La culture comme cadre de sécurité psychique : l’acculturation selon John W. Berry
Selon John W. Berry, la personne qui quitte son pays pour s’installer dans un autre est confrontée, souvent de manière implicite, à deux questions centrales :
- Est-il important pour moi de maintenir ma culture d’origine ?
- Est-il important pour moi d’entrer en relation avec la société d’accueil ?
En s’appuyant sur ces deux axes, Berry propose le « modèle de l’acculturation » décrivant quatre grandes stratégies et éclaire les positions identitaires que l’individu peut adopter :
1/ Intégration – 2/ Assimilation – 3/ Séparation – 4/ Marginalisation.

Ces stratégies peuvent être comprises comme des réponses psychiques à la rencontre avec l’altérité culturelle. Elles constituent parfois des mécanismes de protection visant à préserver une cohérence interne, à maintenir un sentiment de sécurité psychique et à négocier sa place face à une culture perçue comme étrangère ou menaçante.
En conclusion
L’expatriation confronte la personne à la séparation, à la perte de ses repères culturels et à l’inconnu, à travers la rencontre d’une culture différente… mais elle réactive également, comme nous l’avons vu dans le premier article, le schéma psychique de référence, pouvant faire émerger des aspects de soi jusque-là refoulés ou mis à distance.
Cette expérience s’accompagne de variations émotionnelles plus ou moins marquées selon les personnes, décrites par les différentes phases du choc culturel mises en évidence par Kalervo Oberg.
Pour maintenir un équilibre psychique face à un nouveau cadre, l’individu mobilise différentes stratégies. Le modèle de l’acculturation de John W. Berry éclaire la manière dont l’expatrié se positionne entre sa culture d’origine et la société d’accueil.
Comprendre ces mécanismes permet de sortir d’une vision idéalisée de l’expatriation et de reconnaître la légitimité des éprouvés subjectifs, même lorsqu’ils sont difficiles. Face au décalage entre son ressenti intérieur et l’imaginaire collectif de l’expatriation (souvent associé à la réussite ou à une opportunité), la personne peut se focaliser sur ses doutes et ses ambivalences. Elle risque alors de se vivre comme en échec, au lieu de comprendre ce qui se joue psychiquement pour elle.
L’expatriation peut alors être pensée comme un temps de remaniement identitaire, où se redéfinissent les liens à soi, aux autres et aux appartenances culturelles.
👉 Pour approfondir cette question, vous pouvez lire l’article : « Expatriation : traverser la difficulté pour se transformer«
Références bibliographiques
Livres
Cerdin, J.-L. (2002). L’expatriation (2ᵉ éd.). Paris, France : Les Éditions d’Organisation.
Zilveti Chaland, M. (2015). Réussir sa vie d’expat’ : S’épanouir à l’étranger en développant son intelligence nomade (préface de S. Tisseron). Eyrolles.
Articles de revue
Berry, J.W. (1997) Immigration, Acculturation, and Adaptation. Applied Psychology: An International Review, 46, 5-34. https://doi.org/10.1111/j.1464-0597.1997.tb01087.x
Lin, X.-H. A. (2019). Le processus d’expatriation dans le couple. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 73(2), 145–155
https://doi.org/10.3917/rppg.073.0145
Oberg, K. (1960). Cultural Shock: Adjustment to New Cultural Environments. Practical Anthropology, 7(4), 177-182.
Teyssier, J., & Denoux, P. (2013). Les réactions psychologiques transitoires : interculturation et personnalité interculturelle. Bulletin de psychologie, 525, 257–268.
https://doi.org/10.3917/bupsy.525.0257

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