Ethnopsychiatrie et psychologie transculturelle, deux manières de regarder la souffrance
Un patient arrive en consultation. Il parle d’un esprit qui l’habite la nuit, d’un sort jeté par un oncle resté au pays, d’un ancêtre qui réclame quelque chose. Le clinicien, formé à la psychologie clinique occidentale, entend autre chose : un délire, une dissociation, peut-être un état de stress post-traumatique mal métabolisé. Entre ce que dit le patient et ce qu’entend le soignant, il y a un écart. Et c’est précisément dans cet écart que se joue, depuis des décennies, un débat que peu de patients soupçonnent : comment soigner quelqu’un dont la souffrance ne se raconte pas dans nos catégories ?
Deux courants ont tenté de répondre à cette question, et ils le font de façon radicalement différente : l’ethnopsychiatrie (ou ethnopsychologie) et la psychologie transculturelle. Sur le papier, elles semblent proches car toutes deux affirment prendre la culture au sérieux. Dans la pratique clinique, elles n’ont presque rien en commun.
L’ethnopsychiatrie : entrer dans la logique de l’autre
L’ethnopsychiatrie, telle que l’a pensée Georges Devereux puis développée en France par Tobie Nathan, part d’un postulat inconfortable pour les soins en santé mentale classique : la vision occidentale n’est pas la seule vérité sur la souffrance psychique. Il ne s’agit pas de considérer toutes les approches comme équivalentes, ni de s’intéresser aux autres cultures par simple curiosité ou fascination. C’est une remise en cause méthodologique : et si nos concepts (névrose, psychose, dépression….) n’étaient eux-mêmes qu’une grille culturelle parmi d’autres, née d’une histoire, d’une langue et d’une vision du monde particulières, l’Occident ?
Devereux s’en prend frontalement à un réflexe très répandu chez les cliniciens occidentaux : celui qui consiste à « expliquer » les guérisons traditionnelles avec nos propres outils conceptuels (effet placebo, suggestion, réassurance de groupe…). Ce geste, en apparence bienveillant, est en réalité selon lui une manière de nier la légitimité d’une pratique traditionnelle. Il ne prend pas au sérieux ce qu’il prétend décrire. Réduire un rituel de guérison à un mécanisme de suggestion, c’est refuser d’admettre qu’il puisse avoir sa propre cohérence, sa propre efficacité, sa propre théorie de la maladie, aussi étrangère soit-elle à la nôtre.
La vraie question, pour l’ethnopsychiatrie, n’est donc pas « est-ce que ça marche ? » mais « que veut dire guérir, pour cette personne, dans ce système de croyances ?« . Un système thérapeutique traditionnel n’est pas une croyance qu’on tolère par respect culturel : c’est une clinique à part entière, avec sa logique interne, que le thérapeute devrait chercher à comprendre de l’intérieur plutôt qu’à traduire dans son propre langage.
Concrètement, cela change la posture du clinicien. Il ne se contente pas de « tenir compte » du contexte culturel du patient comme d’un détail biographique. Il examine si l’environnement de vie du patient est compatible avec les références qui le construisent (sa famille, sa communauté, ses traditions, ses croyances, sa langue, ses modes de vie familiers). Devereux va jusqu’à avancer que certains troubles s’aggravent précisément à cause du décalage entre l’identité culturelle d’un individu et le monde dans lequel il est contraint de vivre. La culture, dans cette approche, n’est pas un décor autour du symptôme. Elle est une ressource thérapeutique à part entière, au même titre qu’un traitement médicamenteux ou qu’une psychothérapie.
La psychologie transculturelle : traduire la souffrance de l’autre à travers nos propres catégories de santé mentale
La psychologie transculturelle part d’un postulat autre, et beaucoup plus proche du sens commun médical. Elle considère que les grandes catégories de la souffrance psychique (dépression, schizophrénie, troubles anxieux…) ont une base universelle, commune à tous les êtres humains, indépendamment de la culture. Ce qui varie, en revanche, c’est la manière dont cette souffrance est vécue, exprimée, racontée. La culture agirait comme un filtre d’expression : elle habille le symptôme, elle ne le crée pas.
Dans cette perspective, le clinicien cherche à comprendre le patient en tenant compte de sa culture. Cela permet de mieux décoder et comprendre ce que ses symptômes signifient réellement. Par exemple, dans certaines cultures, une personne peut exprimer son mal-être par des douleurs physiques, alors qu’en Occident, elle pourrait plutôt parler de souffrance psychologique… L’objectif final est donc en réalité : ramener cette expression singulière vers un cadre diagnostique qui, lui, ne bouge pas.
Autrement dit, la culture est prise en compte comme un facteur d’ajustement clinique. Elle affine le diagnostic, elle humanise la relation, elle évite certains malentendus. Mais elle ne remet jamais en question sa théorie de la maladie mentale elle-même. La grille reste occidentale.
Deux pratiques face à une même souffrance
Sur le terrain, ces deux logiques produisent des pratiques très différentes. L’ethnopsychiatrie peut réunir un groupe thérapeutique élargi, laisser le récit du patient (esprits, sorts, ancêtres) exister tel quel, sans jamais le retraduire en langage psychiatrique. La psychologie transculturelle, elle, écoutera ce même récit avec attention et respect, puis le fera converger, presque inévitablement, vers un code F32 (épisode dépressif) ou F41 (autres troubles anxieux) de la classification internationale (CIM-10).
Ce n’est pas un détail technique. C’est une différence de fond sur ce qu’est soigner. Faut-il aider quelqu’un à guérir selon ses propres critères de la guérison ? Ou faut-il l’aider à rentrer, aussi doucement que possible, dans une définition de la santé mentale qui n’est pas la sienne à l’origine ?
Les enjeux de la prise en compte de la culture dans le soin
C’est là que le débat cesse d’être seulement théorique. Car la psychologie transculturelle, aussi bienveillante et bien intentionnée soit-elle, repose sur un geste qui mérite d’être interrogé : elle ne transforme jamais la théorie qui l’accueille, elle transforme le patient. Le contexte culturel devient une variable d’ajustement, un filtre à travers lequel on traduit une expérience pour la faire tenir dans un cadre qui, lui, reste immuable. On dit qu’on « prend en compte » la culture. En réalité, on la fait passer au tamis d’une nosographie qui n’a pas été pensée pour elle, et qui, par construction, ne peut que la réduire.
Le problème n’est pas la volonté de comprendre. Elle est nécessaire, et personne ne songerait à soigner sans elle. Le problème est ce qui se passe une fois la compréhension acquise : dans un cas, elle nourrit une clinique qui accepte de rester plurielle, de laisser coexister plusieurs théories de la maladie et de la guérison. Dans l’autre, elle sert surtout à mieux faire entrer l’autre dans une case déjà tracée. Plus le clinicien devient compétent à « traduire » les cultures, plus il devient efficace à effacer, presque sans s’en apercevoir, ce qui rendait chaque patient singulier.
C’est tout le paradoxe d’une psychologie qui se veut ouverte : à force de vouloir intégrer l’autre dans une grille commune (au nom de l’universalité des troubles psychiques, au nom d’une science qui se voudrait valable partout), elle finit par produire l’inverse de ce qu’elle prétend faire. On homogénéise. On lisse. On retire, morceau par morceau, ce qui faisait la singularité d’un sujet, de son histoire, de sa manière de comprendre le monde et ce qui lui arrive, de sa manière propre de nommer ce qui le fait souffrir. Et on appelle cela du soin.
L’ethnopsychiatrie n’échappe pas à toutes les difficultés. Elle soulève, elle aussi, des questions complexes : jusqu’où peut-on adapter le soin aux différentes façons de comprendre la maladie et la souffrance ? Mais elle a au moins le mérite de résister à ce mouvement d’homogénéisation. Elle accepte qu’un sujet puisse guérir autrement que selon nos critères, avec d’autres mots, d’autres alliés thérapeutiques, une autre manière de penser la maladie. Elle nous rappelle une évidence que la psychologie a parfois tendance à oublier : accompagner quelqu’un, ce n’est pas seulement le faire aller mieux. C’est aussi accepter de ne pas savoir, à l’avance, ce que « aller mieux » veut dire pour lui.
Références
Essais
- Georges Devereux, Essais d’ethnopsychiatrie générale, Gallimard, coll. « Tel », 1970.
- Georges Devereux, Psychothérapie d’un Indien des plaines : réalités et rêve, Fayard, 1951 (trad. fr. 1998).
- Tobie Nathan, La Folie des autres. Traité d’ethnopsychiatrie clinique, Dunod, 1986.
- Marie Rose Moro, Enfants d’ici venus d’ailleurs. Naître et grandir en France, La Découverte, 2002.
- Marie Rose Moro, Quitterie de La Noë, Yoram Mouchenik (dir.), Manuel de psychiatrie transculturelle. Travail clinique, travail social, La Pensée sauvage, 2004.
Romans
- Tobie Nathan, Ce pays qui te ressemble, Stock, 2015 (finaliste du prix Goncourt).
Films et documentaires
- Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines), film d’Arnaud Desplechin, 2013, avec Benicio del Toro et Mathieu Amalric.
- J’ai rêvé d’une grande étendue d’eau, documentaire de Laurence Petit-Jouvet, 2003.

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